Ne ratez pas
Accueil / Maroc / justice / La stratégie marocaine de lutte contre le terrorisme

La stratégie marocaine de lutte contre le terrorisme

Avec plus de 53 cellules terroristes démantelées depuis mars 2015, 815 personnes interpellées, parmi lesquelles 100 revenants des rangs de l’État islamique (87 en provenance de Syrie, 13 de Libye), le Maroc montre qu’il n’a pas été déstabilisé par les “printemps arabes” de ses voisins, mieux, il a empêché la progression de l’islam radical et de nouvelles attaques.

La nécessaire réforme en profondeur du pays s’est faite en deux temps. D’abord la rénovation du champ religieux après les attentats de Casablanca du16 mai 2003 (cinq attaques, 33 morts et une centaine de blessés), revendiqués par Al-Qaïda. Ensuite, la mue de l’appareil sécuritaire par le développement de l’anticipation dans le renseignement afin d’empêcher le passage à l’acte, après l’attentat de Marrakech le 28 avril 2011 (17 morts, 20 blessés).

À partir de 2003, pour lutter contre l’islam radical qui ne se soumet pas à son autorité, SM le roi Mohammed VI crée un vaste programme de formation des imams. C’est désormais la règle: tous doivent obtenir le diplôme de l’Institut Mohammed-VI pour la formation des imams de Rabat, dépendant du ministère des Affaires islamiques. Le Maroc met les moyens: des locaux flambant neufs érigés en 2015 pour un investissement de 22 millions d’euros. Le cadre donnerait presque l’impression de participer à un séminaire d’une grande entreprise dans un hôtel de luxe, l’on n’entend dans les couloirs que le léger bruit de l’eau des fontaines.

Le rythme d’études est de trente heures de cours par semaine, la pratique du sport est obligatoire et une bourse de l’équivalent de 200 euros par mois est attribuée à chaque futur imam,déjà logé et nourri, pour « éviter les influences étrangères ». Un membre de la direction de l’Institut insiste sur l’importance de former des femmes: « C’est le meilleur moyen de montrer notre ouverture et de lutter contre les extrémistes quine supportent pas ce modèle. »

Le système mis en place séduit à l’étranger. La Guinée, le Tchad, le Nigeria, le Gabon, la Gambie, le Sénégal et même… la France envoient chaque année des jeunes se former. Pour les Français (50 cette année, dont 10femmes), un accord a été signé en 2015 pour que les cours soient conformes à la République. Y sont enseignées désormais les sciences humaines, la sociologie, la philosophie ou encore la communication. Les étudiants apprennent même un métier, agriculteur, électricien ou encore informaticien, pour leur permettre de subvenir à leurs besoins et éviter qu’ils soient tentés par les sirènes de l’État islamique.

Le système d’encadrement des 45000 imams, qui accueillent jusqu’à 7 millions de fidèles le vendredi dans les 50000 mosquées du pays, est devenu très strict : « Il n’existe pas d’imam autoproclamé. C’est illégal. » Le salafisme? C’est interdit au Maroc. Une vingtaine d’imams ont été limogés cette année. « On identifie très vite les mosquées où ça se passe mal. Le renseignement de proximité fonctionne très bien ici », fait-on savoir. La taqiya? « On ne peut pas faire le contraire de ce qu’on pense. » L’objectif avoué est clair: « Notre dogme est celui de la préservation de la légitimité politique du commandeur des croyants et de l’identité du Maroc. »

À la suite de l’islam, c’est l’ensemble de l’appareil sécuritaire marocain qui a été transformé. Immédiatement après l’attentat de Marrakech, une réforme constitutionnelle a été adoptée pour donner des pouvoirs d’officier de police judiciaire à tous les fonctionnaires de la Direction générale de la surveillance du territoire(DGST, le renseignement intérieur marocain). À sa tête, Mr Abdellatif Hammouchi est l’homme fort de l’appareil sécuritaire. Brillant et fin, nommé à ce poste à l’âge de 39 ans, il ne supporte plus la mauvaise réputation des services marocains, de policiers ripoux, violents et corrompus. Le policier spécialiste de l’islam radical entreprend un grand nettoyage.

Et montre qu’il souhaite tourner la page de l’image lugubre des geôles où l’on obtient des aveux sous la torture et où personne ne pénètre. Au contraire, il ouvre les portes, forme, modernise, fait venir des délégations étrangères et signe des partenariats avec les grandes agences européennes et américaines. Un cadre de la DGSE l’affirme: « Aujourd’hui, les services marocains sont de bon niveau.Un partenaire fable et particulièrement efficace dans la lutte contre le terrorisme. »

Constatant une grande porosité entre le crime organisé et le terrorisme, Mr Hammouchi décide de créer en2015 le Bureau central d’investigation judiciaire (lire notre article page 41), véritable bras armé de la DGST, surnommé le “FBI marocain”, à la tête duquel il nomme le spécialiste des affaires financières et du trafic de drogue, le préfet Mr Abdelhak Khiame. L’unité d’élite dispose de 400 enquêteurs et de 700 policiers. À Rabat, le débat sur l’internement des terroristes potentiels est déjà tranché: tout suspect est interpellé et questionné par le BCIJ. S’il y a le moindre soupçon, il est présenté à la justice.

Des dizaines de spécialistes pour déconstruire la radicalisation

Le royaume utilise enfin un outil ultra efficace pour lutter de manière préventive contre la radicalisation. Instaurée en 2006, la Rabita Mohamadia des oulémas, dont la mission est de « faire connaître les prescriptions de la charia islamique », est devenue un véritable think tank et une agence de diffusion d’idées modérées.

Elle anime 36 sites Internet, des jeux vidéo en ligne et diffuse gratuitement par centaines de milliers d’exemplaires des bandes dessinées réalisées selon la cible et sa sensibilité au discours religieux pour mettre en garde contre le discours de l’État islamique. « On travaille aussi sur les addictions et les comportements à risque », indique un dirigeant. Aucun support sortant de la Rabita ne comporte un logo de ministère ou d’organisme gouvernemental, pour « éviter de laisser penser que c’est de la propagande ».

Pour concevoir ces programmes, des dizaines de psychologues et d’ingénieurs ont réfléchi avec finesse à la déconstruction des cinq points du mécanisme de la radicalisation. À savoir, le rêve d’unité: “nos dirigeants sont des agents de l’Occident et ne veulent pas faire l’unité alors que Dieu le veut”; la dignité: “tu n’as pas d’épouse, viens vers moi, je vais te donner l’épouse que Dieu a choisie”; la pureté: “la manière dont les autres musulmans pratiquent la religion est impure”; le salut: “viens accomplir le projet de Dieu, donne du sens à ta vie”; le rêve de maîtrise: offrir aux esprits fatigués un système simple et binaire, paradis-enfer, haram-halal…

Cette matrice est croisée avec dix griefs qui reviennent systématiquement: la conspiration décidée pour humilier et piller les pays musulmans; le colonialisme (“les juifs et les chrétiens ont tué des millions de musulmans, notamment un million en Algérie, sans dédommagement”); “Israël vous manipule pour vous détruire”; l’humiliation (dans les films de Hollywood, les musulmans sont toujours méprisés); le deux poids, deux mesures (les musulmans font toujours des efforts pour les autres sans rien obtenir en échange); les guerres illégitimes (Irak, Afghanistan…); le pillage des biens (“ils disent que le pétrole vaut moins que l’eau”); l’infiltration de la société par la télévision et Internet (“ils nous imposent leurs référentiels”); la falsification de l’histoire (“ils ont retiré mille ans de créativité musulmane”); la falsification de la géographie (l’Asie apparaît plus petite qu’en réalité, l’Orient devrait être au nord).

En dépit des attaques continues du Front Polisario, soutenu par l’Algérie, le Maroc est un État stable, qui est parvenu à réformer son encadrement religieux et son système antiterroriste.

 

À propos Saad Idrissi

Saad Idrissi

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.