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Algérie : posture présidentiable du véritable patron des patrons

Homme secret, ce matheux mince aux yeux bleu-gris a fini par s’adapter au fonctionnement du pouvoir algérien, bâti sur deux principes, loyauté et discrétion. Taiseux, il est devenu l’un des plus importants piliers du régime. Rien ne semblait prédestiner le cadet de la fratrie Bouteflika à cette stature d’homme d’Etat de l’ombre.

Saïd Bouteflika est né en 1958 à Oujda, au Maroc, ville frontalière avec l’Algérie, qui fut un bastion de l’ALN (Armée de libération nationale). Les Bouteflika sont une famille modeste et pieuse. Le père, Ahmed – originaire de Tlemcen, dans l’Ouest algérien –, était mandataire au marché d’Oujda. La mère, Mansouriah, née Ghezlaoui, gérait un bain maure et était réputée pour sa piété et son sens aigu de la solidarité. Mais le père décède alors que Saïd n’a que 1 an, et c’est donc le grand frère, Abdelaziz, qui a rejoint l’ALN, qui le prend sous son aile.

Après l’indépendance, l’aîné se place au centre du nouveau pouvoir : il est nommé minis tre à 26 ans. La famille s’installe à Alger, à El Biar, un quartier chic. Saïd poursuit ses études chez les pères blancs, à Alger, jusqu’au lycée. « Tous les “frères de’’ et les “fils de’’ étaient dans ce genre d’établissement, ça frimait beaucoup, se rappelle un camarade de classe de Saïd. Mais pas lui, il était discret, élève moyen, très bien élevé, on ne l’entendait jamais élever la voix. Pourtant, son frère était ministre, membre du Conseil de la révolution. » A la mort de Boumediene, en décembre 1979, le ministre des Affaires étrangères de l’époque n’est plus le bienvenu dans le sérail et ses salons. On l’accuse même de détournement de fonds.

Saïd, lui, est à Paris pour préparer son doctorat en informatique à Paris-VI. Il accueille son grand frère, lequel commence une longue traversée du désert qui le mènera d’exil en exil, à Paris, Damas, Genève et Dubai. Le clan des Bouteflika disparaît des radars, jusqu’à ce qu’en 1987 Abdelaziz ait la possibilité de revenir à Alger et de réintégrer les rangs de la direction du FLN. Son frère le suit et enseigne les maths à l’université des sciences et technologie Houari- Boumediene, dans la banlieue est d’Alger. Dès les années 1990, il s’engage dans le combat syndical des enseignants, qui déclenchera des bras de fer avec les autorités durant plus d’une décennie.

« Saïd était toujours en retrait, se rappelle le patron d’un quotidien algérois. Il s’asseyait au fond de notre salle de rédaction quand on discutait avec les profs syndicalistes. » A l’époque, on lui prêtait même des tendances trotskistes, héritage de l’ambiance gauchisante de l’Alger branché des années 1970. « C’est un vrai militant, il ne fait pas parler de lui parce qu’il ne veut pas que sa famille et surtout son frère soient mêlés à son engagement, il voulait être libre. Il était Saïd, pas Bouteflika », souligne un ex-cadre du PAGS (ex-Parti communiste algérien). Ce militant effacé et de « bonne famille » ne restera pas longtemps dans l’ombre. En 1999, son frère aîné prend sa revanche sur le destin en obtenant le consensus de l’Etat profond – armée, services secrets et décideurs –, qui l’impose comme président de la République.

Dynastie. Nommé conseiller du chef de l’Etat, Saïd, qui vivait avec la fratrie dans le très chic quartier d’El Biar, se retrouve propulsé dans les plus hautes sphères de l’Etat. Car Bouteflika préfère s’entourer de sa famille : sa demi-sœur Zohra (ex-sage-femme) et ses frères Nacer (secrétaire général au ministère de la Formation professionnelle), Mustapha (médecin, décédé en 2010) et enfin Saïd intègrent le palais de la présidence à El Mouradia. Un autre frère, Abdelghani, avocat d’affaires, est, lui, installé à Paris. On aperçoit Saïd toujours aussi rarement, roulant parfois à Alger dans une petite Peugeot, sans escorte. « Une habitude qu’il a été obligé d’abandonner à la suite de l’attentat à la bombe de Batna contre le président en 2007 [22 morts] », précise un officier du Renseignement.

Le jeune frère commence à se faire une place dans l’ombre : il doit faire face à l’influent Larbi Belkheir, par exemple, puissant directeur de cabinet du président, un des hommes clés de l’Etat profond algérien, qui a beaucoup soutenu l’option Bouteflika en 1999. Mais l’ex-général, surnommé le « cardinal de Frenda » (son lieu de naissance), est peu à peu poussé vers la sortie et nommé ambassadeur à Rabat.

En 2003, peu avant le début de la campagne pour un second mandat Bouteflika, les généraux jasent et font connaître leur mauvaise humeur. Des titres de presse, en parallèle, lancent une violente campagne contre le président, ciblant aussi sa famille, et même sa propre mère, qu’Abdelaziz adule. Mohamed Benchicou, directeur du quotidien Le Matin, publie un virulent pamphlet en France, « Bouteflika, une imposture algérienne ». « Vous êtes un Algérien comme moi, nous disait Saïd Bouteflika en 2004, croisé lors de la campagne présidentielle. Que ressentiriez-vous si on diffamait votre famille ? » Le coup est dur, la riposte l’est autant. Le Matin est fermé et le journaliste passe deux ans de prison pour « infraction fiscale ».

A l’époque, dans les plus hautes sphères de l’Etat et dans les salons d’Alger, tout le monde répétait la même chose : « Les Bouteflika, c’est fini. » D’autant que la santé du président était chancelante. « A partir de ce moment-là, Saïd est devenu incontournable pour accéder à son grand frère. Il se chargeait de transmettre tous les messages au président, qui a réduit drastiquement ses activités et apparitions publiques », explique un ancien ministre, qui précise : « Mais jamais je n’ai reçu d’ordre ou de consigne de Saïd. Les termes étaient plutôt : “Faites comme vous l’entendez et le président appréciera ensuite.’’ »

Car là se situe tout le mystère Saïd : quels sont ses pouvoirs réels ? « Par défaut, vu l’effondrement de l’institution présidentielle, surtout après l’AVC de Bouteflika [en avril 2013, suivi d’une hospitalisation de 80 jours à Paris, et par méfiance vis-à-vis des autres pôles du pouvoir comme les services du puissant général Toufik, Saïd se retrouva au centre des réseaux du système, analyse un collaborateur de Saïd. Il entretient donc les réseaux d’allégeance, s’occupe de superviser le fonctionnement de la résidence médicale de Zéralda, accueille des amis et des soutiens du cercle présidentiel pour parer aux soucis des uns et des autres… Mais décider, je ne le crois pas, sauf à méconnaître Abdelaziz Bouteflika, qui ne cède pas un iota de son pouvoir, même cloué à son lit, même à son propre frère. Cela, les gens l’oublient trop souvent. »

Du côté du palais présidentiel, on confirme : « Saïd s’est toujours considéré comme l’un des conseillers à la présidence, qui en compte une quarantaine, et ne délivre ses conseils que sur l’insistance du président. Comme il existe des conseillers économiques ou des juristes, il a également pour tâche de faire remonter la bonne température auprès du président de la République. » Un ex-conseiller à la présidence enfonce le clou : « Il lui arrive de s’isoler dans nos bureaux avec des cadres de l’Etat en difficulté, des gestionnaires inquiets ou des politiques afin d’écouter leurs doléances ou propositions. Cette capacité d’écoute est très appréciée dans les circuits du pouvoir, car elle permet de fluidifier l’information de la base au sommet. » Une haute responsable de l’administration centrale raconte pourtant autre chose : « Avant l’AVC [du président], Saïd me disait simplement “Je transmets’’, c’est-à-dire à son frère. Mais depuis, sa réponse est, invariablement, “Je m’en charge’’ ».

Difficile de trancher entre les deux versions dans un système connu pour son opacité ou sa « souplesse informelle », pour reprendre les termes d’un ex-Premier ministre. Ces conjectures sur les pouvoirs et l’étendue d’influence nourrissent, aujourd’hui plus que jamais, les thèses d’une succession dynastique, rumeurs qui ont déjà brui à Alger dès 2015. Cette année-là, irrité, le président Bouteflika convoqua un de ses collaborateurs à Zéralda pour « couper court aux rumeurs ».

Le directeur du cabinet, Ahmed Ouyahia à l’époque, s’exécuta et déclara en public : « Je ne pense pas que le peuple algérien soit un peuple monarchiste et je ne pense pas que le moudjahid Abdelaziz Bouteflika, qui s’est battu depuis l’âge de 16 ans pour ce pays, ait des visions monarchistes (…) Nous ne sommes pas en Egypte [en référence au projet de Moubarak de faire hériter de son poste son fils Gamal]. » « Un candidat doit avoir une base solide et une large clientèle dans le système et, a minima, un projet politique. Le temps des parachutages de hauts gradés comme président, comme ce fut le cas avec Chadli ou Zeroual, est révolu », rétorque un général à la retraite.

De leur côté, les opposants à Bouteflika craignent le contraire et brandissent la carte des milieux d’affaires : « Saïd a les réseaux d’argent qu’il faut pour construire une posture présidentiable, c’est là le véritable parallèle avec Gamal Moubarak, qui voulait remplacer l’assise politique dont jouissait son père par son aura de véritable patron des patrons d’Egypte. »

C’est, là aussi, l’autre réputation qui colle à la peau du frère cadet : les affaires et la corruption. En 2013, quelques jours avant l’AVC du président, l’influent quotidien algérien El Watan titre en une : « Affaires de corruption : Saïd Bouteflika est-il impliqué ? », alors que le scandale politico-financier de Sonatrach, le géant pétrolier, défraie la chronique. « Vous croyez que sous le regard de Bouteflika son frère va s’amuser à taper dans la caisse ? C’est vrai que des abus ont été commis au nom des Bouteflika, mais juste en leur nom », répond un proche du frère cadet. « Dire que Saïd intervient comme “facilitateur’’ pour les forces de l’argent, c’est insultant pour nous autres qui le connaissons, affirme un autre ami de jeunesse. Il est prêt à mettre en prison son propre ami s’il sait qu’il a touché de l’argent. Il intervient, oui, mais pas pour les gens auxquels on pense. C’est un gars qui descend parfois le soir partager un café avec des jeunes de Bologhine [quartier populaire d’Alger] dans la discrétion, écoute leurs problèmes et cultive une réelle dimension humaine et de solidarité. »

Un responsable de l’administration complète le tableau : « Il suffit que l’un des frères dîne ou se prenne en photo avec un gars ; celui- là va le faire savoir partout, dans les administrations, les banques, les minis tères, les commissions de marchés publics, même dans certaines ambassades et à l’étranger. » Lors de la campagne pour la présidentielle de 2009, un des « patrons » qui avaient monté une partie de la com de la campagne nous expliquait : « En 1999 et 2004, le clan de Bouteflika exigeait une sorte de dîme des entrepreneurs pour qu’ils soutiennent le candidat-président. A l’époque, le clan n’était pas riche. Aujourd’hui, la donne a changé : le cercle du président n’a que faire de l’argent des hommes d’affaires les plus importants du pays. Le clan dispose de ses propres ressources. Mais ce cercle a besoin d’autre chose : du soutien formel des capitaines de l’économie, de leurs réseaux et surtout de leur allégeance. »

Et ce sont justement ces réseaux d’allégeance, à défaut de loyauté – considérée comme un capital peu fiable par les Bouteflika durant ces quatre mandats –, que Saïd se charge d’entretenir, à coups de promesses ou de messages bienveillants, afin de maintenir à flot ce que le Tout-Alger qualifie de « mandat de trop ». Tout en restant dans l’ombre du frère, comme il l’a toujours été. A l’image de cette pénombre qui enveloppe, même en plein jour, le vaste bureau du mathématicien solitaire.

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